ENTRETIEN avec Franck Cammas

 


DĂ©tenteur du TrophĂ©e Jules 
Verne depuis 2010 et vainqueur 
la mĂŞme annĂ©e de la Route 
du Rhum, Franck Cammas, 
38 ans, s’attaque pour la première fois Ă  la Volvo Ocean Race. 
Un baptĂŞme du feu pour 
le skipper Groupama qui va tenter de mater les maĂ®tres 
anglo-saxons Ă  leur propre jeu. Avant de traverser le globe d’Alicante Ă  Auckland, en passant par Abu Dhabi et Lorient, 
le marin s’encre/ancre chez Yards.
 
 Y : Franck Cammas, qui ĂŞtes-vous ?
Ah, je ne sais pas vraiment comment me dĂ©finir… Je dirais que je suis un skipper, spĂ©cialiste des courses au large depuis 13 ans. Provençal d’origine, nĂ© Ă  Aix-en-Provence, aujourd’hui Breton, puisque je suis venu m’Ă©chouer dans les alentours de Lorient il y a près de 20 ans, soit plus de la moitiĂ© de ma vie.

Y : VoilĂ  votre autoportrait ? Vous ne seriez qu’un marin de compĂ©tition ?
Non, je n’espère pas ! J’ai plein d’autres facettes. Je pense ĂŞtre assez aventurier en fait. J’aime les grands espaces et j’adore la montagne par exemple. J’aime aussi la prise de risque, le sport en gĂ©nĂ©ral et, c’est vrai, la compĂ©tition. Et lĂ  je prĂ©fère gagner ! (rires)

Y : Seule la victoire finale compte ?
Je suis très accrocheur. Mais ce qui me plaĂ®t dans la victoire, c’est qu’elle dĂ©montre une bonne dĂ©marche initiale. Car j’aime le travail bien fait et que j’essaye toujours de mettre le maximum de plaisir dans ce que je fais. Je suis assez Ă©picurien Ă  vrai dire. C’est ce qui me permet d’accomplir les choses avec beaucoup de sĂ©rĂ©nitĂ©.
Quand je m’engage dans quelque chose, c’est que j’en ai envie, ce n’est jamais pour des raisons vĂ©nales. J’ai le privilège de vivre de la voile et de ma passion, moi ça me suffit amplement…

Y : Après avoir remporté le Jules Verne (48j, 7h, 44m, 52s) et la Route du Rhum en 2010, vous vous attaquez à la Volvo Ocean Race. La confrontation directe a votre préférence ?
Oui, il y a plus d’intĂ©rĂŞt Ă  se battre en direct, quand chaque concurrent dispose des mĂŞmes conditions. La mĂ©tĂ©o est alors identique pour tous. Sur un record, c’est diffĂ©rent, on peut partir quand on veut. Un Jules Verne rĂ©alisĂ© en situation de course aurait par exemple Ă©tĂ© plus prenant. En compĂ©tition, le record m’intĂ©resse aussi, mais ce que je veux, c’est ĂŞtre devant le 2e.

Y : Après le Jules Verne et le Rhum, vous avez vite enchaîné sur ce nouveau défi. Pourquoi ?
Le Jules Verne est un très beau record et une aventure fantastique. Personne ne pourra nous enlever cet exploit qu’on pourra savourer toute notre vie. Maintenant, on est sur autre chose, de tout aussi passionnant. Mais je reste capable de dĂ©crire toutes les journĂ©es de notre pĂ©riple, comme si c’Ă©tait hier.

Y : Défi relevé ! Disons au milieu du record, où étiez-vous ?
La première image qui me revient, c’est notre passage au large de l’Ă®le d’Auckland, au sud de la Nouvelle-ZĂ©lande. Une des 3 occasions oĂą l’on a vu la terre avec le Cap Horn et des Ă®les au large du BrĂ©sil. Il y avait des Ă©normes algues, des falaises avec des cascades incroyables. Un coin oĂą personne ne vit. Il faisait froid et on se barrait vers le Sud. C’Ă©tait la fin de l’ocĂ©an Indien, le Pacifique s’Ă©talait devant nous. C’Ă©tait un moment tendu, avec pas mal de stress. On commençait Ă  entrer dans les glaces et il fallait ĂŞtre vigilant.

Y : Revenons Ă  la Volvo Ocean Race. Pourquoi choisir cette Ă©preuve d’oĂą sont absents les Français depuis bien longtemps ?
D’abord parce que c’est la course internationale au large la plus vieille et qu’elle est très cĂ©lèbre hors de nos frontières.
Ă€ l’inverse, le VendĂ©e Globe, populaire chez nous, est mĂ©connu ailleurs parce que c’est une solitaire et que les Ă©trangers y participent peu. Pour eux, l’Ă©quipage prime. Et puis, après le Jules Verne, nous avions envie de poursuivre notre aventure collective avec un challenge de très haut niveau.

Y : Vous ne serez pas les favoris de la course. Qui faudra-t-il suivre de près ?
Je pense que les NĂ©o-ZĂ©landais sont favoris, ils ont une super organisation et une Ă©quipe exemplaire. Leur façon de faire, c’est peut-ĂŞtre ce qui nous manque Ă  nous en France. Chez eux, tout est centrĂ© autour d’un seul team, toute l’Ă©nergie et toute l’Ă©conomie vont dans un mĂŞme sens.

Y : Il y a trop de marins en France ?
Il y en a certainement autant en Nouvelle-ZĂ©lande, sauf que les meilleurs se regroupent sous une mĂŞme bannière. La FĂ©dĂ©ration Française de Voile pourrait le faire, mais n’y arrive pas visiblement.
LĂ -bas, plus tu es bon, plus tu arrives en haut de l’Ă©chelle. Ici, il y a trop de chapelles. Ce qui a aussi ses avantages puisque ça permet d’avoir 15 bateaux au VendĂ©e Globe. Mais cet Ă©vènement restera toujours plus facile Ă  vendre qu’une longue course en Ă©quipage telle que l’America’s Cup ou la Volvo. Car il coĂ»te 5 fois moins et rapporte 5 fois plus…

Y : Vous avez un team international pour cette compĂ©tition. Comment l’avez-vous construit ?
J’ai voulu m’appuyer sur 2 personnes qui en avaient dĂ©jĂ  l’expĂ©rience. D’abord l’Irlandais Damian Foxall qui vit en France et qui navigue sur la Solitaire du Figaro. Il a dĂ©jĂ  couru pas mal de fois la Volvo Ocean Race. Enfin, il y a Laurent Pagès que l’on connaĂ®t un peu plus en France. Ce sont eux qui m’ont ensuite ouvert le monde anglo-saxon de la Volvo pour recruter le reste de l’Ă©quipe.

Y : Il a donc fallu leur faire confiance. C’est important cette relation avec vos coĂ©quipiers ?
Oui, c’est primordial. Je suis quelqu’un qui responsabilise beaucoup les autres dans le travail. J’imagine que certains pensent le contraire (rires). Parce que c’est impossible de tout faire soi-mĂŞme. La difficultĂ© est de trouver la personne adoptant la mĂŞme dĂ©marche que soi. Plus on vieillit et plus cela est difficile : on a davantage d’idĂ©es arrĂŞtĂ©es et il peut donc y avoir des clashs. Au final, je suis responsable des choix. C’est une charge certes, mais c’est aussi jouissif d’ĂŞtre le dĂ©cisionnaire. Et si la peur de mal faire existe, cela ne me traumatise pas. Je sais que je peux me tromper car j’aurais fait les choses honnĂŞtement.

Y : Vous avez aussi optĂ© pour l’architecte Juan Kouyoumdjian qui a conçu, en plus du vĂ´tre, 3 autres bateaux qui se prĂ©senteront Ă  la compĂ©tition. Pourquoi ce choix ?
On a travaillĂ© pendant longtemps avec Vincent Lauriot-PrĂ©vost avec qui on Ă©tait dans une relation de partenariat. Cette fois, nous avons eu envie de procĂ©der diffĂ©remment et Juan est double tenant du titre sur la Volvo Ocean Race… Avec lui, on Ă©tait plutĂ´t dans une relation prestataire-client. Nous avions quand mĂŞme du rĂ©pondant avec notre cabinet d’Ă©tudes qui avait accumulĂ© une belle somme de travail. Ă€ cĂ´tĂ© de ça, on a pu avancer avec Juan sur des points plutĂ´t productifs, mĂŞme si on a parfois l’impression de ne pas avoir Ă©tĂ© assez loin faute de temps. Mais comme il avait d’autres bateaux Ă  concevoir, il fallait bien arrĂŞter des choix.

Y : Ce n’est pas un risque d’avoir fait appel Ă  lui dans ces conditions ?
On Ă©tait au courant. Si on l’avait eu pour nous tout seul, ça nous aurait coĂ»tĂ© 3 fois plus cher.

Y : Comment Groupama peut-il faire la différence sur cette course ?
Ce sont les dĂ©tails qui feront la diffĂ©rence. Nous n’avons pas voulu faire un bateau extrĂŞme. Avec Groupama, nos bateaux sont costauds, ils peuvent vraiment gagner des courses. Pour y arriver, il faut un engin polyvalent avec peu de points faibles. Comme notre bateau n’est pas un hydroptère qui va vite sur 500 mètres, on essaiera de gommer nos dĂ©fauts pour qu’il ne soit jamais moins bon que les autres dans les diffĂ©rentes configurations. C’est ainsi qu’on pourra rivaliser.

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